Jacques Tati, cinéaste français né en 1907 et unique en son genre, réalisait Les vacances de M.Hulot en 1953. Avec Jour de Fête sorti en premier en 1949, Mon Oncle en 1958 et Playtime en 1967 il constitue un constat innocent de l'environnement post-industriel des 30 glorieuses. Grâce à M.Hulot il semble prendre un plaisir malin à ennuyer le spectateur de scènes qui n'en finissent plus ou qui sont sans liens, de dialogues vains et inintellégibles. Dans un registre qui reste comique il modèle une matière bon marché et dont personne ne veut, le temps. Un jeu pour lui, sans doute plus qu'un pari.

 

Le premier trait de ce film s'exprime dans sa durée, non pas réelle mais ressentie, les 96 minutes paraissent formidablement plus longues. Ceci ne semblait pas poser problème pour l'époque de sa sortie car si l'on en croit les écrits d'André Bazin, critique cinématographique, Jour de Fête "dont aucun distributeur ne voulait [...] fut le best-seller de l'année" . Mais voilà que, quatre ans après, "son second film,qui loin de souffrir de la comparaison, relègue Jour de Fête à l'état de brouillon élémentaire."

Aujourd'hui il est inenvisageable pour un tel film d'avoir un quelconque succès. Tout d'abord parcqu'il serait noyé au fond de l'océan indigeste des sorties cinématographiques internationales. Ensuite parce que plus spécifiquement il serait étouffé par les productions à gros budget en provenance principalement des Etats-unis et qui occupent un public de masse. Enfin, et le lien est évident, parce que les goûts se sont uniformisés. Ainsi dans ce qui ne reste plus qu'un misérable passe-temps, une sorte de défouloir pour marionnettes surmenées, l'action mais surtout la rapidité dans l'enchaînement des scènes et la surcharge de la bande sonore sont parmis les clefs du "bon" film. Le goût du jour est à la négation du temps qui peu à peu s'écoule, aussi bien le temps interne au film que celui à l'extérieur, dans notre réalité. L'espace temps doit être rempli, gavé, par une succession d'actions (car tout y compris les dialogues se résume à de l'action). Il est aisé d'apercevoir dans le cinéma lucratif le reflet de notre société boulémique, incapable de s'asseoir un moment pour réfléchir.

Nos journées, nos vies doivent être bien remplies pour mériter, non pas une retraite, mais ne serait-ce qu'une place dans la société. Impossible donc, de rester assis à contempler les choses de la vie qui se déroulent lentement mais sûrement, sans tapoter du pied puis se lever à bout de nerfs pour aller fumer une cigarette.

Ici presqu'aucune parole. Si l'oreille n'est pas attentive elle ne percevra qu'un "magma sonore" avec quelques "bribes de phrases". En réalité "les dialogues ne sont point incompréhensibles mais insignifiants et leur insignifiance est révélée par leur précision même." Ainsi toujours selon Bazin "davantage que l'image la bande sonore donne au film son épaisseur temporelle."

Le second trait qui a pu être mis en avant est l'absence de réelle histoire, de scénario. Et il ne saurait y en avoir puisque "Jamais, le temps n'avait à ce point été la matière première, presque l'objet même du film". Or si l'on suit le cours du temps il n'y a ni commencement, ni fin, ni lien entre chaque événement ou moment. D'ailleurs il nous est impossible de délimiter le temps. Pourtant c'est toujours ce que nous cherchons à faire par la volonté du capital, réglés que nous sommes sur nos horloges ou emplois du temps de travail, et non sur le rythme des saisons, de la lune ou de nos humeurs.

Le film se déroule donc sans intrigue, le long principalement d'une plage et le temps d'une saison estivale. M.Hulot sort de nulle part, il sort aussi du temps, et arrive en ces lieux convoités le 1er juillet par l'Homme soudain devenu vacancier lorsqu' "enfin s'arrêtent les horloges pointeuses et que se forme [...] un temps provisoire, entre parenthèses". "Dans cet univers en vacances les actes chronométrés prennent une allure absurde. Seul M.Hulot n'est jamais à l'heure nulle part, parce qu'il est seul à vivre la fluidité de ce temps où les autres s'acharnent à rétablir un ordre vide".

Seul? Non car il y a les enfants. C'est aussi à travers eux que M.Hulot s'exprime, il ne les étonne pas et leur ressemble dans sa timidité, sa grace et son innocence. "C'est qu'eux seuls n'accomplissent pas ici un "devoir de vacances"." Les autres symbolisent les prémices de la mondialisation en consommant presque leurs vacances comme s'il s'agissait d'un Coca Cola.

Difficile d'imaginer un homme piégé dans le sérieux de son bureau et de ses heures comptées. Voilà sans doute la raison pour laquelle il paraît décalé, toujours innoportun et plannant légèrement sur le souffle chaud du temps qui passe. "Le propre de M.Hulot semble être de n'oser pas exister tout à fait. Mais naturellement cette légèreté de touche sur le monde sera précisément la cause de toutes les catastrophes, car elle ne s'applique jamais selon les règles des convenances et de l'efficacité sociale. Il est la preuve que l'imprévu peut toujours survenir et troubler l'ordre des imbéciles." Hulot n'a pas peur du temps car il ne le perd jamais de vue, il vit avec et le ressent en son propre intérieur. Or tout le monde sait que l'inconnu effraie. L'excès de vitesse est un gouffre inconnu qui fait peur à ceux qui n'en sont pas aveuglés.

Une ode, peut-être, à l'enfance qu'il ne faut ni raccourcir ni en négliger l'esprit qui ne connaît pas les règles du temps, qui aime son tendre désordre et qui respecte les dimensions de son être.

Source: André Bazin, Qu'est-ce que le cinéma ? , éditions du cerf, 1985